La gare des betteraves d’Asnières-sur-Nouère

Angoulême, le 26 octobre 2018,

Les élus du Groupe d’opposition du Département de la Charente ont lu avec surprise, dans l’édition du vendredi 26 octobre 2018 de Sud-Ouest, que le Département réaffirmait sa volonté de créer, à Asnières-sur-Nouère, une gare à l’écart de tout. Nous sommes convaincus que cette réalisation serait en contradiction totale avec les lourds investissements consentis depuis des décennies par la Ville d’Angoulême, GrandAngoulême et le Département lui-même, pour accroitre l’attractivité économique et touristique de la Ville d’Angoulême et, plus largement, de la Charente.

Il était au départ question de préserver une emprise foncière pour réaliser une gare si d’aventure le besoin s’en faisait un jour ressentir. Cette attitude nous a semblé raisonnable sur le principe, c’est pourquoi nous étions globalement favorables à la mise à disposition de crédits en vue de procéder à la constitution d’une emprise foncière. Nous notons d’ailleurs que ce projet, qui était une promesse de campagne de la majorité, n’a pas avancé d’un pouce depuis 2015. Les 25 ha de réserve foncière ne sont toujours pas propriété du département, loin s’en faut, si bien que l’on se demande si le département n’envisage pas plutôt de passer, à terme, par l’expropriation.

D’ailleurs si prendre des dispositions conservatoires est une démarche qui peut sembler légitime, travailler aujourd’hui à la réalisation de cette infrastructure, au demeurant extrêmement onéreuse, nous semble inapproprié.

Pour des raisons d’abord économiques. Considérer, comme le fait le département, que la seule réalisation de cette gare aura pour effet de dynamiser le tissu économique local est une erreur. Il n’y a pas, il n’y a jamais eu, de développement économique spontané autour de ces gares excentrées. Or, à notre connaissance, le Département n’a jamais procédé à aucune étude d’impact économique ni même réfléchi, en concertation avec les acteurs économiques du territoire, à l’intégration de cette gare dans le paysage économique Charentais.

A défaut d’un quelconque projet de développement économique, le Département a-t-il réfléchi à ce que cette gare pourrait détruire ? Cette réflexion, pas plus que la précédente, ne semble avoir été menée. Nous rappelons que la gare d’Asnières-sur-Nouère, telle qu’elle pourrait être réalisée, ne sera jamais connectée au réseau ferroviaire régional. Cette gare ne serait donc desservie que par les TGV circulant sur la ligne Paris-Bordeaux. Dès lors, qu’adviendra-t-il des voyageurs en correspondance et acheminés vers la gare TGV d’Angoulême ? Des navettes routières sont-elles envisageables ou souhaitables ? Qui les paiera ? Pour quel impact écologique ?

Par ailleurs, le risque de dévitalisation de la gare d’Angoulême a-t-il été mesuré ? Car comment peut-on être aussi certain que la gare nouvelle ne siphonnera pas la desserte au demeurant insuffisante de la gare TGV d’Angoulême ? Le Département n’a déjà pas été en mesure d’obtenir de la SNCF de bons arrêts en gare d’Angoulême, sera-t-il en capacité d’imposer le maintien de la desserte actuelle d’Angoulême en plus des arrêts en gare d’Asnières ? Nous n’y croyons pas et pensons qu’il y a un risque très important de dévitalisation d’Angoulême et du quartier de la gare qui, pour le coup, a été construit et pensé autour de la desserte TGV.

Les deux arguments avancés par François Bonneau en faveur de cette gare sont à cet égard troublants. Est-il raisonnable d’investir l’argent de nos concitoyens, plusieurs dizaines de millions d’euros, pour ne gagner que 7 minutes sur un Paris Bordeaux ? D’ailleurs, où est la Charente dans ce raisonnement ? Nulle part, et nous le regrettons. Si l’argument vise à démontrer que ce gain de temps incitera la SNCF à faire arrêter davantage de trains en Charente, il ne s’appuie pourtant sur aucun engagement de la SNCF et ne saurait donc être pris pour acquis. Quant au second argument avancé par François Bonneau, c’est sa volonté de ne pas laisser Jonzac bénéficier d’une gare. Nous ne voyons pas en quoi cet argument plaide en la faveur d’Asnières.

Nos concitoyens doivent savoir que le coût de cette gare, déjà très important, sera fortement impacté à la hausse en raison des conditions de sa réalisation. Car pour que les travaux aient lieu, il faudra que les équipes travaillent de nuit, lorsque les trains ne circulent pas. Cela engendrera de très importants surcoûts dont nous n’avons pas d’estimation. L’hypothèse de cette gare ayant été écartée dès le début des travaux de la LGV (la gare charentaise choisie fut celle d’Angoulême) explique la difficulté technique que sa réalisation présente aujourd’hui.

Par ailleurs, nous avons de notre côté interrogé l’ensemble des partenaires susceptibles de contribuer au financement de cette gare, estimée à plusieurs dizaines de millions d’euros, afin de savoir sur qui le Département pourrait compter le cas échéant. A notre grande surprise, ce travail n’avait jamais été fait par le Département.

La conclusion de notre travail prospectif est claire : ni SNCF Réseau, ni la Région, ni le Département Charente-Maritime (courrier très clair de Dominique Bussereau à Philippe Bouty sur ce sujet), ni aucune CDC située à proximité immédiate de l’emplacement de cette gare, ne semblent disposés à contribuer financièrement à ce projet.

Egalement interrogée sur le sujet, la Cour des Comptes, sans se prononcer sur Asnières en particulier, répond d’une part que les gares implantées en « rase campagne » et sans interconnexion avec le réseau existant sont des investissements contestables, et s’interroge d’autre part sur la pertinence de la coexistence de deux gares TGV à une vingtaine de km de distance.

Défiant toute logique économique et à rebours de toutes les politiques d’aménagement du territoire consciencieusement mises en œuvre depuis 20 ans, ce projet de gare des betteraves est donc aujourd’hui un non-sens. Le département, qui n’a de cesse de répéter qu’il est aux abois financièrement, ne peut d’ailleurs se permettre cet investissement hasardeux.

Nous rappelons d’ailleurs que les orientations nouvelles de la loi de programmation ferroviaire condamnent clairement cette hypothèse.

Nous croyons donc qu’en alimentant les espoirs d’une gare que certains de nos concitoyens appellent sincèrement de leurs vœux, la majorité départementale joue une carte électoraliste peu respectueuse de ses électeurs de l’ouest charentais. Car comment expliquer que la majorité poursuive cette chimère, autrement que par le souci de flatter l’électorat de l’ouest charentais qui est en attente de réelles solutions de désenclavement.

Ce que le sérieux budgétaire interdit, la clairvoyance politique le condamne aussi. Nous croyons donc qu’il faut acter ces orientations et renoncer à nourrir quelque espoir en cette direction.

Enfin, nous disons à la majorité que si elle souhaite véritablement développer l’offre de mobilité des Charentais, devrait accélérer la mise à 2x2 voies de la RN141 ainsi que la modernisation de la signalisation de la ligne Angoulême-Saintes-Royan, qui permettra les correspondances avec le TGV en gare d’Angoulême. Par ailleurs, un réel besoin d’investissement se fait ressentir sur la ligne Angoulême-Limoges, aujourd’hui impraticable et qui répond pour le coup, à un réel besoin de la population. C’est bien ici et sur la défense de la desserte de tout le territoire par les TER, que doivent se porter les efforts du Département.